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"Ma vie, je ne la vois pas ailleurs qu'à Calcutta"

Il aime plaisanter. Quand il le fait, ses yeux, d’un vert lagon clair, se plissent, un sourire timide se dessine sur ses lèvres et son visage tout entier irradie. «Mon visa pour l’Inde échoit en octobre; j’espère que j’arriverai à en avoir un nouveau sans problème. Pour la première fois, je venais d’en obtenir un pour cinq ans. J’ai payé assez cher, alors je leur ai demandé s’ils me remboursaient si je mourais en cours de route!» Jack Preger, 80 ans, est un peu fatigué ce soir-là. Mais, assis sur une chaise en bois, il raconte inlassablement son parcours de vie, son travail dans les rues de Calcutta. Il en oublie même de manger.

 

C’est sous une yourte du photographe Benoît Lange, à Aigle, que nous l’avons rencontré, à l’occasion d’un apéritif dînatoire organisé par l’ONG suisse Calcutta Espoir , qui soutient son travail. Les deux hommes sont liés par une amitié qui dure depuis vingt-quatre ans. Ce soir-là, les gens venus sous la yourte n’avaient d’yeux que pour «Dr Jack», père de quatre enfants de quatre femmes différentes, qui arpente les bidonvilles depuis trente-deux ans, en bravant les tracasseries administratives. Il n’était pas revenu en Suisse depuis huit ans.

 

Sa vocation, le Britannique l’a eue relativement tard. Il n’a commencé des études de médecine qu’à l’âge de 35 ans, après avoir étudié la philosophie et les sciences politiques et pratiqué l’agriculture pendant dix ans. «J’ai eu un jour comme une illumination, alors que je conduisais mon tracteur. J’ai su ce jour-là que je devais devenir médecin. C’était comme ça», dit-il en avalant son chaï épicé (thé indien avec de la cannelle, du gingembre, de la cardamome, du poivre noir et des clous de girofle). Il s’inscrit en médecine au Collège royal de chirurgie de Dublin, vend sa ferme pour financer ses études.

 

En 1973, après avoir entendu un appel à la radio, il part au Bangladesh, travailler dans des camps de réfugiés à Dhaka, puis dans un hôpital pour enfants. Deux ans plus tard, le juif orthodoxe converti au catholicisme fonde sa propre clinique, avec 90 lits. Les premiers ennuis arrivent en 1977. Le «Dr Jack», révolté par les injustices, dénonce un trafic d’adoptions illégales. De hauts fonctionnaires du gouvernement sont impliqués, des collaborateurs d’une ONG danoise aussi. Cette dénonciation lui vaudra d’être expulsé du Bangladesh en 1979. Tous ses projets sont saisis. Sa clinique est fermée.

 

Mais il n’est pas du genre à baisser les bras. En août 1979, il débarque à Calcutta. Il n’a pas d’autorisation de travail et s’installe en attendant, sur le trottoir de Middleton Row, avec des bâches, des bidons, quelques planches, des médicaments. Pour offrir des traitements gratuits aux pauvres. «Les files d’attente sur le trottoir s’allongeaient de jour en jour. C’était impressionnant», souligne l’homme aux cheveux blancs.

 

Chaque soir, il démonte sa petite «clinique de rue» étalée sur 30 mètres de trottoir, pour la remonter le lendemain. Des gestes qu’il effectuera pendant quatorze ans, avec parfois jusqu’à 500 patients par jour.

 

Les autorités locales lui cherchent des noises à cause de son statut illégal. Il résiste, reçoit un ordre d’expulsion, fait un court séjour en prison et, dès sa sortie, retourne monter sa clinique. Il est comme ça, le Dr Jack. Déterminé. Et têtu.

 

Le gouvernement indien le poursuit en justice; un procès l’empêchera de quitter l’Inde pendant dix ans. Pendant ce temps, Jack Preger, qui a fondéCalcutta Rescue, développe ses activités, se fait aider par des bénévoles de passage. Les volontaires, de retour dans leur pays, créent des groupes de soutien et lui permettent de financer ses activités.

 

Aujourd’hui, Calcutta Rescue, nommée meilleure ONG indienne en 2009, compte quatre cliniques de jour, plusieurs équipes médicales ambulantes, deux écoles pour enfants des rues et de bidonvilles, deux ateliers d’apprentissage du tissage et un atelier d’artisanat pour la réintégration professionnelle d’anciens patients. Elle fait travailler 150 employés locaux.

 

«Nous avons aussi posé près de 500 filtres anti-arsenic dans plusieurs villages du district de Maldah, à 300 kilomètres au nord de Calcutta, fournissant de l’eau potable à 5000 habitants. La contamination de la nappe phréatique par l’arsenic dans cette région est une catastrophe.» La collaboration avec le gouvernement indien, qui entre-temps a reconnu le travail de Jack Preger, est plutôt bonne, notamment en ce qui concerne des traitements contre le HIV, la tuberculose et la lèpre, administrés gratuitement.

 

Jack Preger, une Mère Teresa au masculin? Le médecin, qui vit dans une chambre d’une des écoles de son association, ne goûte, on le sait, pas vraiment la comparaison. Il l’a côtoyée, bien sûr, et même travaillé pour elle et les Missionnaires de la Charité au début de son séjour à Calcutta. Mais il reste très critique par rapport à la dimension spirituelle de son œuvre qui a trop tendance à prendre le pas sur le médical. Notamment dans les mouroirs, où la médecine pourrait faire plus que les prières.

 

Mais le Dr Jack ne veut pas médire. «Sans Mère Teresa, les patients pauvres et malades de Dhaka et Calcutta n’auraient pas eu de soins. Mais comme Basile le Grand [un des précurseurs du christianisme social],«Mother» était dans mon expérience une personne avec qui il était difficile de travailler», se contente-t-il de dire sobrement, avec une de ces petites phrases ponctuées de références historiques dont il a le secret.

 

L’homme à la vie privée chahutée – il ne nie pas avoir été un mauvais père – et à l’humeur changeante (il se dit lui-même un peu maniaco-dépressif) reprend une gorgée de chaï, les yeux rivés sur le pilier de la yourte. L’esprit probablement déjà à Calcutta. Il n’aime pas trop les journalistes. Et encore moins ceux qui le dépeignent comme un «saint vivant». «Vous savez, j’ai ma part de péchés…» glisse-t-il, les yeux rieurs.

 

Lui demander quand il compte prendre sa retraite serait l’offenser. Jack Preger mourra à Calcutta: sa vie n’est pas ailleurs. Mais la relève est déjà assurée, avec le Dr Bobby, un Indien qui travaille avec lui depuis bientôt vingt ans.